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27 novembre 2018

La belle au Lac dormant

Texte par Guilhem Gaubert

12 Juillet 2009 – Lac Majeur, Ascona, Suisse

Par ce beau matin d’été, 1000 personnes se sont réunies sur le quai de ce petit village de pêcheurs, et vont vivre une expérience unique, qu’ils n’auront probablement plus l’occasion de revivre.

10h30 : une barge dotée d’une grue s’approche lentement du port; la grue semble tenir quelque chose sous l’eau et tout le monde retient son souffle au moment où celle-ci accoste. Lentement, et à l’aide de plongeurs, la grue remonte une masse rouillée et couverte d’algues pour l’exposer à la lumière et à la vue des habitants de Ascona, après 73 années de solitude dans l’obscurité et les eaux froides du Lac Majeur. Sous cet amas de rouille et malgré la disparition de son emblème, la calandre typique en forme de fer à cheval resplendit : une Bugatti !

L’histoire

Il faut remonter à 1925 pour retrouver les premières traces de la Bugatti; modèle type 27 Brescia modifié, 4 cylindres, la voiture sort des usines Bugatti de Molsheim et est facturée à l’agent « Chèvre » à Nancy, France le 22 avril 1925. Elle porte le châssis numéro 2461 et le moteur numéro 879. On ne connait pas exactement le début de son histoire mais un des premiers propriétaires fut Georges Nielly, de Paris, une plaque encore présente sur la voiture l’attestant. On a pensé un moment que la voiture avait appartenue à un fameux architecte, Max Schmuklerski, qui avait vécu à Ascona à l’époque mais il n’en était finalement rien, sa famille confirmant qu’il n’avait jamais possédé de Bugatti, mais seulement un cyclecar Bignan. C’est un heureux concours de circonstances qui va donner la clé de l’énigme; une personne de Ascona, mise au fait de la découverte, s’est manifestée en produisant la carte grise française du véhicule, prouvant son appartenance. Par miracle, ce document avait traversé les âges alors que la voiture avait disparue. Nous n’en saurons pas plus, cette personne souhaitant rester inconnue mais elle mentionna clairement son regret de voir la Bugatti sortir du lac.

Pourquoi le Lac ?

La Bugatti a longtemps été entreposée dans les locaux d’une entreprise de construction de Ascona, toujours avec ses papiers français. En Suisse et comme dans beaucoup de pays Européens, quand une voiture est importée, son propriétaire doit produire une déclaration et payer les taxes et droits associés.

La douane ayant eu vent de cette voiture non déclarée, il ne restait que deux choix au nouveau propriétaire : payer les droits ou détruire la voiture; c’est malheureusement la deuxième solution qui fut choisie et la voiture, attachée à une grosse chaine (le propriétaire pensait probablement qu’il aurait des remords et qu’il pourrait la récupérer en tirant sur la chaine) fut jetée dans le lac où elle a finalement passé les 73 dernières années. La chaine a rouillé et tout le monde oublia la Bugatti jusqu’en 1967. Avec le développement des appareils légers de plongée autonome, la voiture devint à la fin des années 1960 un spot de plongée apprécié des plongeurs locaux.

La voiture fut finalement vendue par Bonhams en Janvier 2010 durant le fameux salon de Rétromobile à Paris pour la somme de 260,500 euros. Cette mythique automobile va rejoindre la collection privée du riche amateur californien Peter Mullin. Espérons qu’il préserve ce véhicule dans cet état, car seulement 20% des pièces sont récupérables; une restauration s’apparenterait plutôt à une reconstruction et la Bugatti perdrait son âme et tout ce qui la rend si attirante !